28.4.10

2.2

Il y avait dans ses yeux comme une intempérie,
Comme un truc qui disait que tout pouvait changer,
Pas forcément pour de bon
Mais du moins le temps d'un rire ou d'un baiser.

26.4.10

2.1

C'est à force de désespérance que j'en suis arrivé là. A force d'enfiler les journées sans consistance comme des perles, à force de ne plus avoir aucune attente attachée aux lendemains.
Car je sentais que lentement, ma maladie se rapprochait.

29.3.10

2.0

Vous êtes beau. C'est dingue comme vous êtes beau. Vous êtes parfait, vous pouvez maintenant laisser pousser un peu vos cheveux et votre barbe, maigrir un brin et d'ici quelques mois, vous pourrez haranguer à loisir les passagers du métro. Ne me faites pas ce sale regard, c'est une vocation comme une autre et elle est plutôt lucrative. Bien sûr, il faudra savoir être misérable mais bon ça ne va pas trop vous changer de d'habitude non ? Allez, on se retrouve en-dessous de trois mois et n'oubliez pas, j'ai confiance en vous.

Les humains sont des esthètes chroniques, il suffit de voir avec quel doux plaisir on donne ces piécettes à cette gamine un peu sale qui tend sa main et son sourire avec un peu de tristesse au fond des yeux, et, il suffit de voir comment l'on se refuse poliment à donner ces mêmes piécettes (et Dieu sait qu'il y en traîne un nombre incalculable dans nos poches) à une gueule cassée depuis mille ans. Autrement dit, nous serions du genre à donner de l'argent avec plaisir à James Dean s'il descendait sous terre, quand bien même il serait déjà riche, plutôt qu'à la larve crapoteuse qui en est réellement besoin pour sa survie.

C'est étrange, choquant et pourtant nous sommes tous pareils sur ce point. On est prêt à sauver ceux que l'on voit comme étant récupérable et nous sommes aussi prompt à écraser d'un coup de botte ceux qui sentent l'alcool et la vieillesse. Qu'on aille pas me dire après que les bourreaux de l'histoire sont derrière nous. Qu'on aille rien me dire et qu'on se contente de me donner un peu plus qu'une dizaine de centimes à chaque passage.

27.3.10

1.9

Les larmes, le sang, le sperme glissent sur la face lumineuse de l'écran. Ce dernier diffuse en boucle le même film depuis mille ans, son titre : "Un homme et une femme ou le hasard de la fornication", on y voit un homme pénétrant passionnément au cœur du sexe d'une femme également passionnée. Le film est toujours le même, seuls les chemins pour arriver à cet instant précis varient, ce sont des points de détail. Parfois, il y a de la pluie, parfois cela se fait tout habillé avec des cris pré-enregistrés, parfois ce sont des enfants, parfois ce sont des hommes ensemble, rien que des points de détail.

Les larmes, le sang, le sperme glissent sur la face lumineuse de l'écran jusqu'à atteindre les connectiques, l'écran brûle, le crâne aussi. L'amour est mort.

1.7

Cela fait maintenant trois mois que je traîne près de la Tour. J'ai maigri et chose plus intéressante, je me suis assombri. Je traverse désormais la ville comme une ombre dévorante alors qu'au tout début, j'allais par les rues comme un flocon de neige. La masse terrible des inconnus quotidiens a fait fondre mon enthousiasme, c'est que, je ne suis pas capable de m'accommoder de la misère d'autrui. Je me sens obligé de la prendre sur moi, avec moi, en espérant de cette manière en soulager un peu ses détenteurs. Sourire à quelqu'un de triste est un effort suprême. C'est tenter d'emmener sur une terre plus clémente les habitués des enfers, seulement cette terre plus clémente est difficile à promettre sur la longueur et on ne peut pas inviter tout le monde chez soi afin d'écouter son histoire autour d'une tasse de thé. En fait, la vérité dans tout cela, c'est que je m'aperçois de plus en plus que je ne pourrais pas sauver le monde et qu'il me faut abandonner heures après heures une foule d'espoirs. C'est pour ça que l'idée de la Bête me fascine, l'idée d'un Mal atteignable et mortel, l'idée d'une racine claire à trancher pour qu'à nouveau les éléments respirent.

Si seulement la Bête existait, j'aurais quelque chose à faire et une solution pour ôter ce galet de mon cœur. Je pourrais la tuer sans rien craindre d'autre que des applaudissements, je serais apaisé pour de bon et j'oserais enfin prendre les femmes de haut. Aujourd'hui, je suis encore un enfant dégoûté par le gâchis humain. Par ces relations en demi-teintes qui papillonnent innocemment à la recherche de sentiments qu'ils refusent de porter. Par ces hommes et femmes qui se frôlent sans arrêt sans se toucher un mot.

Par la forme actuelle de notre société tout simplement. Là aussi, je ne peux être qu'impuissant, les enjeux moraux en cause à l'intérieur étant trop éloignés de mes principes profonds. Je suis trop loin, je me sens trop loin de ce qui fait marcher le monde actuellement. Je n'ai pas le goût de la fête, du moins pas de cette fête là qui réunit des groupes alcoolisés à toute vitesse autour d'une musique pauvre sur laquelle ils dansent sans rythme et sans aucune grâce. Je n'ai pas le goût de cette fête où personne ne sourit et où tout le monde a l'œil mouillé d'un désir imparfait.

Enfin, je ne connais la fête que par son côté sombre, comme je n'ai jamais eu de main pour m'y emmener, la main fine d'une fille qui, sans souci aucun, danserait avec moi jusqu'à l'aube, sur une place déserte comme dans une boîte de nuit. Je n'ai jamais rencontré non plus la belle ivresse, celle se résumant à deux flammèches qui grimpent sur les joues. Je n'ai vu que des états de conscience altérée où la médiocrité des plus belles revêtait son habit de lumière, je n'ai vu que de la déception. Et dedans ma propre ivresse, je n'ai toujours trouvé qu'une volonté inaliénable de la contrer, de ne pas me laisser aller, excepté lors de mes rares disparitions.

J'appelle une disparition cet état d'ivresse avancée où l'existence se transforme en un enchaînement de séquences disparates dans lesquelles l'esprit essaie tant bien que mal de reprendre le dessus, j'appelle une disparition cette nuit où trop gros d'alcools blancs, on se réveille sans se souvenir de rien, à part peut-être de l'odeur du vomi qui est en train de sécher sur une chemise abandonnée près d'un lavabo innocent. J'appelle une disparition ce que beaucoup appellent une soirée réussie.

C'est fou comme je suis amer déjà après seulement trois mois passés loin de la maison. Je me demande si c'est l'effet du temps ou l'effet des environs, c'est certainement un peu de tout ça, et ce qui me fait mal ne doit pas être si grave, cela doit être les derniers cris des naïvetés mortes.

24.3.10

1.6

Migraine folle. Envie de tout arrêter. La défaite d'hier m'a dégoûté, j'aurais du m'y attendre mais peu sont ceux qui vont sur le champ de bataille en sachant qu'ils vont perdre. Même le soldat le plus frêle de la garnison, seul face à un bataillon entier de panzers, se dira qu'il a une chance. Nous pensons tous être des surhommes, des immortels, des extraordinaires. Or, comme je l'ai déjà dit, nous finirons tous en sueur à chercher dans les draps une mort qui prendra tout son temps.

Elle avait de jolis yeux pourtant, ma mort à moi. Une taille de guêpe et le teint pâle comme après une saignée. Elle venait de l'est, elle était bête et bêtement moi aussi, j'en étais tombé amoureux. Car le cœur a tôt fait, s'il n'est nourri de rien pendant plusieurs années, de s'enflammer follement même si les braises sont tièdes. Cette fille était une braise tiède corsetée dans un rêve, l'image est difficile mais c'est à peu près ça. Ce qui me chagrine le plus là-dedans ce n'est pas tant de ne pas avoir pu l'embrasser, la prendre ou lui faire mal, non, c'est de ne jamais avoir pu ressentir dans son regard que j'étais attirant. Jamais elle ne s'est dit : "j'aimerais en faire mon quatre heures"...je n'ai toujours été qu'une vague connaissance évoluant devant elle pendant un court laps de temps.

Je ne sais pas s'il y en aura d'autres, j'hésite à m'arracher la bite pour la donner aux chiens...au moins, je rendrais service. Je dramatise, c'est sans doute comme ça que les gens font quand ils n'ont pas ce qu'ils veulent, ils se plaignent, ils s'en prennent aux dieux. Je n'ai à m'en prendre qu'à moi-même et je n'ai qu'à en vouloir au hasard. On ne peut pas tomber amoureux de n'importe qui, c'est un sentiment bien trop noble et bien trop fou pour qu'il soit autre chose qu'une exception, qu'un coup de théâtre et malheureusement la vie est parfois routinière et les coups de théâtre sont des cadeaux du temps.

Il ne me reste plus qu'à dormir plusieurs nuits d'affilée pour peut-être la recroiser en rêve et pour qu'enfin là-bas, sur mon terrain, mon phantasme lui souffle du désir dans les yeux, qu'elle me regarde un temps, un temps fou où tous nos yeux mêlés sont encore plus choquants qu'une fornication en pleine rue, où le désir prend, soumet, écrase et embrasse, tout ça sans rien faire, si ce n'est baiser par la pensée, si ce n'est devenir amoureux.

19.3.10

1.5

Deuxième nuit sous la ville, à la recherche de ce qui a pu pousser un tel cri la nuit dernière. Une seule certitude, ce n'était pas humain, et à en juger par la résonance, c'était plus gros qu'un chien. Peut-être un groupe d'hommes dans une même agonie, non, improbable, plutôt une bête, une bête encore inconnue. Je me demande si je deviens fou. Mais le silence ininterrompu qui règne dans ces stations de métro abandonnées m'est beaucoup plus favorable que tout le reste. Là dessous, j'y trouve tout ce que j'étais venu chercher en quittant mon foyer, j'y trouve une atmosphère, propice à la pensée et qui soulage un peu l'absurdité délirante du dessus. Reste la bête, est-elle blessée ou est-elle affamée, si mes théories venaient à se confirmer, je devrais faire très attention. Une autre question me vient : si une telle bête existe, mon devoir est-il de la combattre ou de la laisser tranquille ? Peut-être est-ce un monstre pacifique, si non, si elle était sanguinaire, le monde la connaîtrait déjà sûrement. A part si elles s'attaquent aux plus défavorisés, à ceux qui peuvent mourir sans que personne ne s'en soucie ni ne les regrette. Dieu sait qu'il y en a un sacré nombre d'indésirables dans un tel sous-sol. Des sans-abris pour la plupart, des fous aussi, des camés jusqu'à l'os, quelques enfants perdus qui vieillissent à vue d'œil et des femmes qui ne ressemblent plus à des femmes mais à des hommes très laids. Si la bête existe, elle peut très bien se nourrir de toute cette chair pestiférée en toute quiétude. Elle est peut-être là depuis un siècle au moins, elle serait venue dans les cartons des travailleurs étrangers venus aider à la construction des différentes stations. Le climat sourd et abominable du dessous l'aurait fait muter. Si la bête existe, elle est aveugle ou nyctalope, elle n'est pas nécessairement plus épaisse qu'un bœuf mais à la différence de ce dernier, c'est une prédatrice. Si la bête existe, elle n'est pas seule, elle a sans doute des petits.

J'ai vraiment du passer trop de temps devant l'Ecran, j'imagine tout cela alors que c'est purement impossible. J'invente cette bête pour occuper mes nuits et y trouver un but, oui, ça doit être ça. Ce n'était qu'un cri d'alcool comme tant d'autres, ce cri fut amplifié par la distance et la courbe des tunnels. Je ne suis qu'un fou cherchant une raison derrière toute cette folie. La bête n'existe pas, elle ne pourra jamais exister. Ici il n'y a que les hommes, ce sont les bêtes maléfiques et les fous malfaisants, ce sont eux les diables et les esprits frappeurs, ce sont eux qui tuent et qu'il faut punir, radicalement. Je ne peux pas me mettre à tuer non plus, cela n'aurait pas de sens et connaissant ma maladresse naturelle, je me ferais vite attraper. Dois-je me contenter d'avoir sur le dos et regrets et sanglots, sans jamais pouvoir m'en défaire ? Dois-je me contenter d'un monde où il n'y a aucune bête féroce à tuer et où ce sont les hommes les monstres et les impunissables ? Il faut que je remonte à la surface, quelque chose cloche et c'est peut-être moi. Je redescendrai dans quelques jours, histoire de savoir si oui ou non la bête existe.

18.3.10

1.4

Cinquième jour loin de la maison. Une vague odeur de vomi sur tous mes vêtements, la rue déteint sur moi. Je n'ai vu personne aujourd'hui, j'ai passé mon temps face au miroir. En fond, Prokofiev me jouait cet air connu de tous mais que nul ne saurait nommer, en fait, il s'agissait de la Danse des chevaliers tiré de son ballet Roméo et Juliette opus 64. L'exactitude des choses n'intéresse plus grand monde, on se contente de flotter de nos jours en se disant qu'on a déjà entendu ça quelque part. Nous aurons probablement la même pensée lorsque nous serons devant la fin du monde, "la fin du monde ? J'ai déjà entendu ça quelque part"

Je suis loin d'être parfait mais j'ai quand même beaucoup de mal à ne pas être pris d'un violent haut le cœur chaque fois que je descends de chez moi pour marcher dans la cité. Les mêmes questions reviennent sans cesse. Pourquoi les gens semblent si tristes alors qu'ils ont tout à portée de main ? Pourquoi n'y a-t-il que des plaintifs ou des faibles d'esprit pour prendre la parole ? Le concept de Force est-il totalement révolu ? Est-ce que cette jolie fille me voit tel que je suis ou est-ce qu'elle ne distingue que le voile ignoble qui m'habille ? Pourquoi n'y a-t-il personne pour se plonger dans l'enfer de mon regard ?

J'ai cette curieuse sensation aussi quand je croise un homme ou une femme de foi, je me dis : "Il (ou elle) doit sûrement lire en mon âme et comprendre que j'ai tout du nouveau Christ ou du fils de Satan". Je me trompe sans doute, je ne suis rien pour ce monde que quelque lignes qui se dévorent les doigts.

Le miroir ne m'a dit pas grand chose, il m'a dit que j'étais beau et je suis beau car je m'habitue de plus en plus, de mieux en mieux, à mon visage d'homme. Il m'a dit aussi qu'il fallait que je continue à me creuser de la sorte, parce qu'il n'y avait d'autre moyen pour un jour comprendre quelque chose à tout ce cirque. Il m'a dit que la sagesse était de toujours aller vers la décadence. Il m'a dit de continuer à sentir mauvais, de continuer à me nourrir prosaïquement, de continuer à vivre comme un mort de faim. J'aimerais parfois, pour faire plaisir à mon miroir, que la seule et unique couche que je possède soit une planche à clous. J'aimerais aussi qu'il se brise au moment même ou une belle nue m'attrape par la taille.

J'aimerais que demain, tous les avions et les trains restent à quai. Qu'ils ne restent que les hommes et qu'ils soient obligés enfin, à faire la vie ensemble.
Je suis sorti juste avant les funérailles de Juliette, la nuit s'était déjà posée et au loin, derrière le calme, quelques rires claquaient.

17.3.10

1.3

Septième jour dans la ville, la faim commence à se faire ressentir. Ai passé la journée dans le métro à scruter mes contemporains. Ai toujours l'impression que quelque chose se prépare. Quelque chose de fou et de dramatique. Nous sommes conditionnés à vivre la peur au ventre, à craindre le pire dans toutes les situations. Je n'arrive pas à regarder un passant lambda sans me dire au moins une fois qu'il pourrait sortir à tout moment une arme pour nous abattre tous. Je ne pense pourtant pas être quelqu'un de pessimiste ou de paranoïaque, je pense juste que c'est possible. Je pense qu'il n'y a pas plus d'humanité et de douceur chez ces gens-là que dans le cœur des bourreaux hitlériens ou de nos chers colons. Les éléments qui peuvent pousser au meurtre un citoyen modèle sont vraiment d'une finesse effrayante. La frontière nerveuse qui sépare la pensée de l'acte est devenue presque invisible, tant elle est mâchouillée heures après heures, années après années par une meute de principes bien-pensants tellement incohérents et suintants tellement le mensonge que ça en est presque drôle, le futur meurtrier sent ce mensonge et c'est ce dernier qui lui permet d'appuyer sur la gâchette. Douché de désirs évidemment frustrés depuis l'enfance, il n'en arrive qu'à une seule conclusion : seule la mort est véritable, seule la mort est vérifiable. Peut-être pas toujours, peut-être pas vraiment mais l'idée est là.

Le monde n'est plus qu'une farce où les plus forts marchent sur des cadavres innombrables acclamés par une foule impatiente de faire de même. Ce ne sont pas obligatoirement des assassinats purs et simples mais encore une fois, l'idée est là. Les médias en cascade formulent et reformulent l'information dans tous les sens, un banal fait divers devient une affaire d'état, une affaire d'état ne fait pas une seule Une dans les journaux tandis que la vie sexuelle de nos dirigeants est exposée aux yeux de tous dans un délire odieux. Nous avons perdu, et j'en suis la preuve, le sens des réalités et il n'est pas rare que je me dise en regardant une petite fille : "Arrête de la regarder, on pourrait te prendre pour un violeur" alors que je ne fais qu'admirer un vestige innocent.

Pendant ce temps, le faisceau de la Tour balaie la tête de mon immeuble et je retourne dans le métro où enfin, un homme vient de sortir une arme. Je suis à l'autre bout du wagon mais je sais qu'il m'a vu, je sais que si j'essaie de sortir au prochain arrêt, il m'ordonnera de rester, peut-être en me tirant une balle dans la nuque. Autour de moi, personne ne bouge, j'observe furtivement chacun des acteurs peuplant cette scène et je me demande qui sera capable d'agir. Je me demande combien de balles il faudra avant que l'un de nous se décide à se ruer sur lui pour le désarmer. Je me demande s'il le fera pour nous sauver ou seulement pour sauver sa peau, je me demande s'il le fera par instinct ou s'il le fera après une fine analyse de la situation. Je me demande si je serai capable d'y aller avec lui ou si je n'aurais pas plutôt envie de lui faire un croche-pied pour qu'il soit abattu devant mes yeux et que le tueur me remercie. Je me demande si ce n'est pas moi qui tient cette arme. Je me demande si je n'ai pas déjà tiré, parfois, sur un ou deux innocents. Je ne sais pas, je ne sais pas si je fais partie de ceux qui veulent éteindre le feu ou de ceux qui l'attisent. Je ne sais pas si, dans une situation comme celle-ci, je risquerais d'être plus sadique que prévu, et ce non savoir m'angoisse. Heureusement qu'encore une fois, il est l'heure de dormir.

16.3.10

1.2

L'air est chaud, nous devons être en mai. Cela fait trois jours que je fréquente la rue et je n'ai toujours pas l'impression que tout ceci soit la réalité. Cette société est trop étrange pour moi, elle est trop épuisante, elle nous force à ignorer les hommes et à convoiter les femmes. Je n'ai pas envie d'ignorer les hommes, j'ai envie de regarder dans le blanc des yeux tous ces hommes et femmes qui font la manche à la sortie des métro ou des supermarchés mais je ne peux pas car la société risque de m'en vouloir. Il faut que je marche avec elle, il faut que je laisse la misère derrière moi, que je fasse comme si elle n'existait pas, que je considère tous ces pauvres gens comme des meubles de mauvais goût et que je les laisse pourrir en me disant que quelqu'un finira bien par les ramasser. Il faut que je fasse comme tout le monde, que je fasse garder ma gosse par une immigrée triste qui ne lui apprendra rien d'autre que la haine qu'elle a dans le regard, que j'aille au café en intérieur avec ma copine parce qu'elle ne fume plus et que je lui parle tout en guettant les pervers en manque qui rêveraient de la sauter, parce que je n'ai pas confiance en elle, parce que c'est une fille et donc une traînée potentielle.

La tristesse aussi est une traînée potentielle mais elle n'est pas toujours là. Il y aussi ce moment où moi, le paresseux, demande une "Paresseuse" au Moulin de la Vierge (tout ceci est une histoire de boulangerie), où une jolie chinoise de vingt-sept ans et parlant parfaitement notre langue me la tend, où une petite fille de 8ans (du genre qui va encore au jardin d'enfants et qui ignore encore ce que peut être un téléphone mobile) entre juste après en baragouinant : 'une paresseuse pour ma maman s'il te plaît', où la tendresse s'installe en un clin d'œil, en une phrase de petite fille, en quelques mots innocents...car l'innocence reste l'innocence même après toutes ces morts et qu'il suffit d'une goutte de celle-ci pour que tout s'éclaircisse.

15.3.10

1.1

L'enfant est maintenant à deux pas de chez lui, il peut presque sentir le doux parfum de sa mère, son vrai parfum, pas celui qu'elle porte mais celui qu'elle a pour de bon, là, au creux du cou. Il est tout excité aussi à l'idée de raconter toute son aventure à ses frères, tant il est sûr que le plus grand ne le croira pas et que le plus jeune se passionnera totalement, tant il est sûr surtout qu'après avoir vécu tout ça, ils seront fiers de lui. Le voilà enfin devant la porte de sa maison, la porte dont il a rêvé pendant des semaines. La fatigue et le froid automnal ne l'empêchent pourtant pas de faire une ultime farce, un dernier pied de nez avant son retour vers une vie plus calme et mieux organisée. Plutôt que d'entrer d'un seul coup comme on fait lorsque l'on rentre chez soi, il préfère sonner. Quelques secondes plus tard, il n'est déjà plus là.