16.3.10

1.2

L'air est chaud, nous devons être en mai. Cela fait trois jours que je fréquente la rue et je n'ai toujours pas l'impression que tout ceci soit la réalité. Cette société est trop étrange pour moi, elle est trop épuisante, elle nous force à ignorer les hommes et à convoiter les femmes. Je n'ai pas envie d'ignorer les hommes, j'ai envie de regarder dans le blanc des yeux tous ces hommes et femmes qui font la manche à la sortie des métro ou des supermarchés mais je ne peux pas car la société risque de m'en vouloir. Il faut que je marche avec elle, il faut que je laisse la misère derrière moi, que je fasse comme si elle n'existait pas, que je considère tous ces pauvres gens comme des meubles de mauvais goût et que je les laisse pourrir en me disant que quelqu'un finira bien par les ramasser. Il faut que je fasse comme tout le monde, que je fasse garder ma gosse par une immigrée triste qui ne lui apprendra rien d'autre que la haine qu'elle a dans le regard, que j'aille au café en intérieur avec ma copine parce qu'elle ne fume plus et que je lui parle tout en guettant les pervers en manque qui rêveraient de la sauter, parce que je n'ai pas confiance en elle, parce que c'est une fille et donc une traînée potentielle.

La tristesse aussi est une traînée potentielle mais elle n'est pas toujours là. Il y aussi ce moment où moi, le paresseux, demande une "Paresseuse" au Moulin de la Vierge (tout ceci est une histoire de boulangerie), où une jolie chinoise de vingt-sept ans et parlant parfaitement notre langue me la tend, où une petite fille de 8ans (du genre qui va encore au jardin d'enfants et qui ignore encore ce que peut être un téléphone mobile) entre juste après en baragouinant : 'une paresseuse pour ma maman s'il te plaît', où la tendresse s'installe en un clin d'œil, en une phrase de petite fille, en quelques mots innocents...car l'innocence reste l'innocence même après toutes ces morts et qu'il suffit d'une goutte de celle-ci pour que tout s'éclaircisse.

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