Septième jour dans la ville, la faim commence à se faire ressentir. Ai passé la journée dans le métro à scruter mes contemporains. Ai toujours l'impression que quelque chose se prépare. Quelque chose de fou et de dramatique. Nous sommes conditionnés à vivre la peur au ventre, à craindre le pire dans toutes les situations. Je n'arrive pas à regarder un passant lambda sans me dire au moins une fois qu'il pourrait sortir à tout moment une arme pour nous abattre tous. Je ne pense pourtant pas être quelqu'un de pessimiste ou de paranoïaque, je pense juste que c'est possible. Je pense qu'il n'y a pas plus d'humanité et de douceur chez ces gens-là que dans le cœur des bourreaux hitlériens ou de nos chers colons. Les éléments qui peuvent pousser au meurtre un citoyen modèle sont vraiment d'une finesse effrayante. La frontière nerveuse qui sépare la pensée de l'acte est devenue presque invisible, tant elle est mâchouillée heures après heures, années après années par une meute de principes bien-pensants tellement incohérents et suintants tellement le mensonge que ça en est presque drôle, le futur meurtrier sent ce mensonge et c'est ce dernier qui lui permet d'appuyer sur la gâchette. Douché de désirs évidemment frustrés depuis l'enfance, il n'en arrive qu'à une seule conclusion : seule la mort est véritable, seule la mort est vérifiable. Peut-être pas toujours, peut-être pas vraiment mais l'idée est là.
Le monde n'est plus qu'une farce où les plus forts marchent sur des cadavres innombrables acclamés par une foule impatiente de faire de même. Ce ne sont pas obligatoirement des assassinats purs et simples mais encore une fois, l'idée est là. Les médias en cascade formulent et reformulent l'information dans tous les sens, un banal fait divers devient une affaire d'état, une affaire d'état ne fait pas une seule Une dans les journaux tandis que la vie sexuelle de nos dirigeants est exposée aux yeux de tous dans un délire odieux. Nous avons perdu, et j'en suis la preuve, le sens des réalités et il n'est pas rare que je me dise en regardant une petite fille : "Arrête de la regarder, on pourrait te prendre pour un violeur" alors que je ne fais qu'admirer un vestige innocent.
Pendant ce temps, le faisceau de la Tour balaie la tête de mon immeuble et je retourne dans le métro où enfin, un homme vient de sortir une arme. Je suis à l'autre bout du wagon mais je sais qu'il m'a vu, je sais que si j'essaie de sortir au prochain arrêt, il m'ordonnera de rester, peut-être en me tirant une balle dans la nuque. Autour de moi, personne ne bouge, j'observe furtivement chacun des acteurs peuplant cette scène et je me demande qui sera capable d'agir. Je me demande combien de balles il faudra avant que l'un de nous se décide à se ruer sur lui pour le désarmer. Je me demande s'il le fera pour nous sauver ou seulement pour sauver sa peau, je me demande s'il le fera par instinct ou s'il le fera après une fine analyse de la situation. Je me demande si je serai capable d'y aller avec lui ou si je n'aurais pas plutôt envie de lui faire un croche-pied pour qu'il soit abattu devant mes yeux et que le tueur me remercie. Je me demande si ce n'est pas moi qui tient cette arme. Je me demande si je n'ai pas déjà tiré, parfois, sur un ou deux innocents. Je ne sais pas, je ne sais pas si je fais partie de ceux qui veulent éteindre le feu ou de ceux qui l'attisent. Je ne sais pas si, dans une situation comme celle-ci, je risquerais d'être plus sadique que prévu, et ce non savoir m'angoisse. Heureusement qu'encore une fois, il est l'heure de dormir.
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