27.3.10

1.7

Cela fait maintenant trois mois que je traîne près de la Tour. J'ai maigri et chose plus intéressante, je me suis assombri. Je traverse désormais la ville comme une ombre dévorante alors qu'au tout début, j'allais par les rues comme un flocon de neige. La masse terrible des inconnus quotidiens a fait fondre mon enthousiasme, c'est que, je ne suis pas capable de m'accommoder de la misère d'autrui. Je me sens obligé de la prendre sur moi, avec moi, en espérant de cette manière en soulager un peu ses détenteurs. Sourire à quelqu'un de triste est un effort suprême. C'est tenter d'emmener sur une terre plus clémente les habitués des enfers, seulement cette terre plus clémente est difficile à promettre sur la longueur et on ne peut pas inviter tout le monde chez soi afin d'écouter son histoire autour d'une tasse de thé. En fait, la vérité dans tout cela, c'est que je m'aperçois de plus en plus que je ne pourrais pas sauver le monde et qu'il me faut abandonner heures après heures une foule d'espoirs. C'est pour ça que l'idée de la Bête me fascine, l'idée d'un Mal atteignable et mortel, l'idée d'une racine claire à trancher pour qu'à nouveau les éléments respirent.

Si seulement la Bête existait, j'aurais quelque chose à faire et une solution pour ôter ce galet de mon cœur. Je pourrais la tuer sans rien craindre d'autre que des applaudissements, je serais apaisé pour de bon et j'oserais enfin prendre les femmes de haut. Aujourd'hui, je suis encore un enfant dégoûté par le gâchis humain. Par ces relations en demi-teintes qui papillonnent innocemment à la recherche de sentiments qu'ils refusent de porter. Par ces hommes et femmes qui se frôlent sans arrêt sans se toucher un mot.

Par la forme actuelle de notre société tout simplement. Là aussi, je ne peux être qu'impuissant, les enjeux moraux en cause à l'intérieur étant trop éloignés de mes principes profonds. Je suis trop loin, je me sens trop loin de ce qui fait marcher le monde actuellement. Je n'ai pas le goût de la fête, du moins pas de cette fête là qui réunit des groupes alcoolisés à toute vitesse autour d'une musique pauvre sur laquelle ils dansent sans rythme et sans aucune grâce. Je n'ai pas le goût de cette fête où personne ne sourit et où tout le monde a l'œil mouillé d'un désir imparfait.

Enfin, je ne connais la fête que par son côté sombre, comme je n'ai jamais eu de main pour m'y emmener, la main fine d'une fille qui, sans souci aucun, danserait avec moi jusqu'à l'aube, sur une place déserte comme dans une boîte de nuit. Je n'ai jamais rencontré non plus la belle ivresse, celle se résumant à deux flammèches qui grimpent sur les joues. Je n'ai vu que des états de conscience altérée où la médiocrité des plus belles revêtait son habit de lumière, je n'ai vu que de la déception. Et dedans ma propre ivresse, je n'ai toujours trouvé qu'une volonté inaliénable de la contrer, de ne pas me laisser aller, excepté lors de mes rares disparitions.

J'appelle une disparition cet état d'ivresse avancée où l'existence se transforme en un enchaînement de séquences disparates dans lesquelles l'esprit essaie tant bien que mal de reprendre le dessus, j'appelle une disparition cette nuit où trop gros d'alcools blancs, on se réveille sans se souvenir de rien, à part peut-être de l'odeur du vomi qui est en train de sécher sur une chemise abandonnée près d'un lavabo innocent. J'appelle une disparition ce que beaucoup appellent une soirée réussie.

C'est fou comme je suis amer déjà après seulement trois mois passés loin de la maison. Je me demande si c'est l'effet du temps ou l'effet des environs, c'est certainement un peu de tout ça, et ce qui me fait mal ne doit pas être si grave, cela doit être les derniers cris des naïvetés mortes.

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